Controverse autour l’étude Cahuc-Carcillo sur les effets du CNE et du CPE

Le Monde devrait publier ce soir une tribune de Thomas Coutrot et Michel Husson critiquant vertement l'étude de Pierre Cahuc et Stéphane Carcillo sur les effets à attendre des contrats nouvelles embauches et première embauche, étude qui a fait l'objet ici d'un débat assez vif. Quelques réflexions rapides à ce propos.

Mise à jour : Le Monde a visiblement différé (annulé ?) la publication de cette tribune. Dommage…

05/04/06 : d'après mes informations, la tribune serait finalement publiée le 10 avril, avec la réponse de Cahuc et Carcillo. A suivre !

Le papier de Coutrot et Husson, que je viens de lire, formule d'abord une critique externe, remettant en cause la pertinence du modèle de Pissarides et Mortensen, sur lequel repose l'étude de Cahuc et Carcillo, pour décrire le fonctionnement du marché du travail.

Il enchaîne ensuite sur une critique interne portant sur le calibrage de la maquette. Il est jugé contradictoire que Cahuc et Carcillo retiennent pour les salariés en CDI un coût unique de licenciement "supposé égal à un an de salaire" alors qu'ils indiquent par ailleurs fort justement que "pratiquement rien n’est dû durant les deux premières années (il n’y a pas d’indemnité légale, et les indemnités conventionnelles, lorsqu’elles existent, sont très faibles)".

C'est un des aspects qui m'avait également frappé puisqu'il permet de Cahuc et Carcillo de faire l'hypothèse selon laquelle "le nouveau contrat est caractérisé par un coût de licenciement plus faible que celui du CDI (…)", hypothèse les conduit naturellement à supposer que les contrats de type CNE se substituent totalement aux embauches directes en CDI.

D'une manière générale, il est intéressant de constater que cette étude évacue complètement la question des effets de substitution, qui est pourtant centrale dans le débat sur l'évaluation des nouveaux contrats. En effet, les contrats de type CNE sont supposés remplacer toute autre forme d'embauche de droit privé. Au passage il faut noter que seuls les CDI et CDD sont pris en compte dans les formes préexistantes d'embauche ; l'intérim, qui risque pourtant d'être fortement affecté par ces nouveaux contrats et qui joue actuellement un rôle important dans les créations d'emploi, n'existe pas dans ce modèle.

Si Cahuc et Carcillo font l'hypothèse que les embauches sous contrats de type CNE se substituent totalement aux autres, c'est que leur objectif est de montrer que le CNE-CPE est une reforme qui ne va pas au bout. Dans l'optique du contrat unique, la question de la substitution n'est, par définition, pas pertinente. Ce qui intéresse avant tout les auteurs, c'est de montrer l'effet néfaste du couperet des deux ans, et des différents seuils d’application, et ce que l'on gagnerait à les supprimer. Mais pour cela, il est important que le modèle montre que, telle quelle, la mesure crée quand même "un peu" d'emploi à court terme.

Au rang des critiques sur l'absence de prise en compte des effets de concurrence entre contrats, on pourrait ajouter le fait que Cahuc et Carcillo négligent le fait que le CDI "normal" et le CDD persistent de toute façon comme forme d'embauche dans une grande partie de l'économie du fait du caractère ciblé des nouveaux contrats. On peut par exemple penser que certaines entreprises de moins de 20 salariés auront à coeur de proposer les mêmes types de contrats que les grandes entreprises (qui ne peuvent recourir au CNE) pour rester attractives : entre une CNE dans un petite entreprise et un CDI dans une grande, un candidat qui a le choix n'hésite a priori pas longtemps.

Cet effet ne peut être pris en compte dans la maquette de Cahuc et Carcillo, tout simplement parce que, comme ils le précisent eux-mêmes, elle "ne permet d'analyser les conséquences de l'introduction des nouveaux contrats que sur l'ensemble de l'économie". Comment donc peut-on simuler l'impact d'une mesure ciblée à partir d'une telle maquette, qui n'est a priori adaptée qu'à l'évaluation d'un contrat unique ? Tout simplement, dans un premier temps de l'étude, en appliquant une règle de trois, qui tranche assez nettement avec la sophistication du modèle (les entreprises de moins de 20 salariés employant le tiers des effectifs salariés du secteur marchand, il suffit de diviser par trois l’effet global sur l’emploi obtenu via la maquette). Dans un second temps, les auteurs s'attachent à tenir compte de la "spécificité" des entreprises de moins de 20 salariés (ce qui fait passer le nombre d'emplois créés de 35 000 à 70 000) mais par le simple biais de pondérations différentes.

Bref, vivement que l'on puisse fonder les évaluations sur des observations réelles plutôt que sur des exercices ex ante…

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14 Responses to “Controverse autour l’étude Cahuc-Carcillo sur les effets du CNE et du CPE”


  1. 1 jean-pierre avril 4, 2006 à 9:55

    sait-on pourquoi cette tribune n'a finalement pas été publiée ? dérangeante ?

  2. 2 Yves avril 3, 2006 à 5:09

    Le débat sur cette étude vient enfin sur la place publique ! C'est une bonne chose pour la "science" économique, même si le prestige de l'économiste risque de s'en trouver un peu écorné à court terme.

  3. 3 Yannick avril 4, 2006 à 6:27

    Ce sont des choses qui arrivent très fréquemment. Mais en général les journalistes ont la délicatesse de prévenir les auteurs.

    Je pense que Le Monde a préféré sortir la tribune de Werquin et Taguma parce qu'ils avaient publié il y a quelque temps une interview de Jean-Philippe Cotis.

    Ils ont sans doute été intéressés par le fait qu'il y a des voies divergentes sur la question du CPE au sein des économistes de l'OCDE.

    Mais j'espère bien qu'ils vont finir par publier la tribune de Coutrot et Husson. Peut-être dans le supplément économie de la semaine prochaine…

    Cela permettrait de sortir du débat larvé sur le papier de Cahuc et Carcillo et d'ouvrir pleinement la discussion.

    En tout état de cause, je suppose que Coutrot et Husson mettront leur papier en ligne s'il n'est pas publié. Mais l'impact ne serait pas vraiment le même…

    Mise à jour 05/04/06 : d'après mes informations, la tribune serait finalement publiée le 10 avril, avec la réponse de Cahuc et Carcillo. A suivre !

  4. 4 Econoclaste-SM avril 5, 2006 à 12:02

    Merci pour ce billet.
    Deux remarques :
    – Cahuc et Carcillo étaient bien seuls sur le sujet. Leur papier a au moins la vertu de faire entrer du monde dans la danse
    – Si je suis d'accord avec le fait que seules des études ex post puissent donner un éclairage définitif, je m'interroge sur le sens à donner à un refus systématique de la prise en compte de maquettes. Que doit-on en conclure sur le travail des économistes et sur leur rôle en matière de conseil ?

  5. 5 Yannick avril 5, 2006 à 11:31

    Cahuc et Carcillo sont effectivement "bien seuls" sur le terrain de l'évaluation du CNE pour le moment.

    Certes :
    – le fait que leur travail repose sur une maquette leur a permis de sortir des chiffres avant que les données soient disponibles,
    – et il faudra encore attendre au moins un an et demi pour mesurer pleinement la validité de leur estimation (ce qui leur confère en attendant une belle "rente").

    Mais aujourd'hui, nous disposons de données (par exemple la base EPURE, constitutée à partir des données URSSAF) permettant au moins d'évaluer l'effet du CNE à court terme (8 mois après son adoption).

    Et j'ai été surpris de constater que, plutôt que de s'appuyer sur ces données, l'INSEE se réfère dans sa dernière note de conjoncture à l'étude de Cahuc et Carcillo…
    (cf. la fameuse note de bas de page de la fiche thématique Emploi : http://www.insee.fr/fr/indicateur/analys_conj/archives/mars2006_f2.pdf)

    Sur le deuxième point, je dirai simplement que si les économistes veulent avoir un rôle en matière de conseil, il faut que leur travaux puissent être discutés. D'où l'intérêt de ce débat à mon avis.

  6. 6 Jean Virmont avril 9, 2006 à 5:59

    Comment expliquez-vous ce que vous dîtes à propos de la note de conjoncture INSEE ? Que pourraît-on déduire de la base EPURE ?
    Par ailleurs, quelqu’un envisage-t-il de faire une nouvelle enquête dans le genre de celle de FIDUCIAL ?

  7. 7 Yannick Fondeur avril 9, 2006 à 7:49

    Comme je ne me l’explique pas d’un point de vue technique, je suppose que les explications sont à chercher du côté politique, dans le contexte de crise du CPE (dont le CNE est vraiment très proche).
    La base EPURE ne distingue pas les CNE mais permet de déterminer si l’emploi des entreprises de moins de 20 salariés (cibles du CNE) a connu une évolution atypique depuis son introduction. Si le CNE a stimulé l’emploi sur ce segment, cela devrait se voir dans les statistiques tirées de cette base.
    Une enquête « type Fiducial » (mais beaucoup plus sérieuse du point de vue statistique) est actuellement menée par la DARES. Elle permettra d’évaluer les effets de substitution entre contrats.
    http://www.cnis.fr/agenda/DPR/Dpr_0355.pdf

  8. 8 Econoclaste-SM avril 10, 2006 à 1:02

    L’article est bien publié dans l’édition du Monde d’aujourd’hui.

    Titre :  » Les économistes libéraux sont-ils sérieux ?… »

    « Intervenant dans un débat brûlant, ces économistes libéraux se drapent du prestige de leurs titres et de l’aura de la science.. »

    Est-ce très sérieux de prétendre débattre ainsi ?
    J’ai même pas envie de lire la suite, alors que vous m’aviez donné envie de le faire.

  9. 9 Yannick Fondeur avril 10, 2006 à 1:23

    Je pense aussi que ce type de vocabulaire dessert le propos. De ce point de vue, le duo à l’origine du papier est assez incorrigible. Pour critiquer « ceux qui se drapent (…) de l’aura de la science », mieux vaut peut-être s’en draper également…

    Mais il serait dommage de s’arrêter là pour autant. Michel Husson avait lancé un bon débat autour du papier très contesté de Guy Laroque et Bernard Salanié paru dans Eco et Stat et proposant une « décomposition du non-emploi en France »
    ( http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ES331C.pdf ).
    Même si on peut aussi juger cette controverse « avortée »
    ( http://hussonet.free.fr/chloe.pdf ).

    Mais pour revenir au papier qui nous intéresse, je ne trouve pas le lien sur lemonde.fr. L’avez-vous ? Cahuc et Carcillo répondent-ils effectivement ?

    Edit : je viens de mettre sur la réponse de Cahuc et Carcillo qui ne me semblent absolument pas discuter sur le fond et se servir du vocabulaire employé par Coutrot et Husson pour avancer l’argument selon lequel leur critique se situe sur le seul terrain de l’idéologie. CQFD :-(

  10. 10 Jean Virmont avril 10, 2006 à 6:03

    A propos de l’évaluation du CNE à partir de la base EPURE : si cette base vous est accessible, pourquoi ne le faîtes-vous pas vous même ?
    Dans leur article du Monde, Coutrot et Husson écrivent que « les statisticiens n’observent aucune hausse particulière de l’emploi dans les petites entreprises ». Quels statisticiens ? Affirmation surprenante alors qu’on attendrait au moins un effet à court terme .
    A propos de l’enquête d’opinion de la DARES sur le CNE : Merci pour le document. La collecte des données est prévue pour « fin mars-début avril ». Cette date a-t-elle été respectée ? Pourquoi une publication seulement « courant 2006 » ? Quel délai prévoyez-vous ?
    Par ailleurs pas de question prévue dans cette enquête à propos d’une éventuelle contestation du licenciement devant les prud’hommes ?
    Je suis trop profane pour commenter les article du Monde. Mais la réponse de Cahuc et Carcillo n’en est pas une. D’après mon expérience de physicien, c’est suspect…

  11. 11 Econoclaste-SM avril 10, 2006 à 7:34

    On sait que Cahuc est depuis quelques temps dans une démarche de promotion médiatique des solutions qu’il propose. C’est la voie qu’il a choisi et je pense que votre précédent billet et ses commentaires avaient bien présenté le problème.
    La réponse fourni avec Stéphane Carcillo n’est pas exemplaire, c’est certain.
    Mais ils avaient « pris la main » les premiers sur une forme académique. Le papier était discutable. Et la méthode de publi aussi. Sauf qu’en termes de contenu, il pouvait servir de base de travail. Si le modèle d’appariement n’est pas un bon modèle, c’est un modèle concurrent qui doit le prouver, pas une condamnation de son caractère « libéral ». Si les auteurs n’ont pas formulé des hytothèses cohérentes, ça se montre aussi.
    Le reste n’est que plaisanteries. L’usage du repoussoir que présente le terme « libéral » est au moins aussi pitoyable que la mise en avant initiale du document de travail. En fait, vous l’avez deviné, pour moi, c’est pire.
    L’un dans l’autre, j’avoue être assez dépité ce soir.

  12. 12 Yannick Fondeur avril 11, 2006 à 9:17

    Jean > J'aimerais beaucoup que la base EPURE me soit accessible. Ce n'est pas le cas et la procédure pour y avoir accès est lourde et peu compatible avec la temporalité du débat (passage devant le comité du secret, puisque ce sont des données administratives). Je suppose que c'est à ces données que Coutrot et Husson font référence. Des chiffres circulent dans le microcosme de la statistique, mais tout le problème est qu'ils ne sortent pas officiellement…
    Concernant l'enquête DARES, ma réponse va aussi être très décevante : je ne sais pas, je n'y ai pas été associé ; mais dans le document du CNIS il est spécifié que les chercheurs pourront y avoir accès, il y a donc de l'espoir…

    Econoclaste-SM > La déprime est l'état structurel de tout "bon" économiste (un économiste non déprimé est un naïf). Mais il est vrai que l'on est parfois encore plus déprimé qu'à la normale…

  13. 13 Guillaume mai 29, 2006 à 3:12

    Concernant l’évaluation des politiques de l’emploi, je vous invite à lire le court article de Bernard Perret dans le dernier numéro de la revue Esprit . L’auteur est un ancien membre du Conseil National de l’Evaluation. Partant du principe que le fonctionnement du marché du travail est une construction sociale complexe, l’auteur argumente que la seule approche économique de l’évaluation ne peut suffire.

  14. 14 Yannick Fondeur mai 29, 2006 à 10:20

    Guillaume> Vu ses écrits précédents, cela ne m'étonne pas de la part de Bernard Perret. En tout cas merci de l'info ! Je vais commander le numéro, plusieurs autres articles m'intéressent ;-)
    Sommaire du numéro en question.


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