CNE : vers une évaluation « scientifique » ?

Chaude actualité sur l'évaluation du contrat nouvelles embauches : avant-hier un article dans Le Monde (entre autres) à propos de l'enquête du cabinet Fiducial et aujourd'hui quelques "fuites" dans Le Parisien sur la teneur de la première réunion, qui s'est tenue hier, du nouveau groupe de travail rassemblant les différentes institutions produisant des estimations d'emploi (INSEE, DARES, Unedic, ACOSS). Voici un petit billet d'humeur sur le sujet.

D'abord, l'enquête Fiducial est clairement à prendre avec des pincettes. Rappelons que le cabinet en question est un acteur du conseil aux petites entreprises, pas un institut de recherche indépendant… A la question : "qui vous a conseillé de recourir à un CNE ?", 69 % des chefs d'entreprises interrogés (300, tirés dans la base de clients du cabinets) répondent… Fiducial. En statistique on parlerait de "biais de sélection", mais là c'est un "sondage", c'est différent.

Et puis qu'importe, on a maintenant "des chiffres" et les journalistes, qui doivent (ou devraient, c'est selon) chaque mois expliquer que les données de l'ACOSS sur les déclarations d'embauches ne sont pas des créations nettes d'emploi, sont à l'affût de toute estimation (fiable ou non) des effets de substitution avec les autres formes d'emploi.

Alors voilà, selon l'enquête Fiducial, 29 % des entrepreneurs interrogés déclarent qu'ils n'auraient pas embauché sans l'existence du CNE. Il suffit d'appliquer le coefficient aux statistiques de l'ACOSS, et hop, on a une estimation des créations d'emploi liées au CNE. Enfin, il faut tout de même tenir compte du fait que, toujours selon l'enquête, un tiers des personnes concernées étaient déjà en poste dans l'entreprise. En gros, le fameux coefficient se réduirait en fait à 0.2.

Précisons que Fiducial se garde bien de faire ce raccourci statistique. Enfin, pas dans leur publication. Mais je lis dans Le Monde : Si le CNE permet de créer 20 % de nouveaux emplois, cela est loin d'être dérisoire", avance Jean-Marc Jaumouillé, responsable des enquêtes à Fiducial. Certes, il y a un "si"…

Pourtant, cette enquête est intéressante si l'on se garde de la tentation de s'en servir de la sorte pour plutôt se pencher sur sa dimension qualitative, qui n'a elle pratiquement pas été reprise (Le Monde fait exception sur ce point). En particulier, il apparaît que le CNE concernerait des embauches non cadres (97 %) et des personnes assez peu diplômées (78 % ont au plus un CAP ou un BEP) et plutôt jeunes (71 % de moins de 31 ans, moyenne d'âge de 28 ans). Cela me paraît assez logique, j'avais d'ailleurs dit un mot sur le dernier point dans un précédent billet au moment de l'adoption de la mesure. Encore une fois, ce sont des chiffres à manier avec beaucoup de précaution, mais ils me semblent tout de même un peu plus robustes que ceux que la presse a repris.

Intéressant aussi de noter que près de la moitié des chefs d'entreprises interrogés n'envisageraient dores et déjà pas de garder leurs salariés en CNE au-delà de la limite des deux ans.

Terminons par quelques mots sur les "fuites" de la réunion d'hier du groupe de travail rassemblant les différentes institutions produisant des estimations d'emploi et qui comptait également quelques représentants des cabinets ministériels concernés. L'article paru ce matin dans Le Parisien et titré "le gouvernement va revoir les chiffres du chômage" reprend largement les propos d'un "conseiller" du ministre de l'emploi selon lequel, en gros, les segments où le CNE créerait beaucoup d'emploi seraient justement ceux que les enquêtes de l'INSEE et de la DARES couvrent mal (pas de chance !). Le papier est émaillé de citations fort intéressantes de ce conseiller, mais la plus remarquable est sans doute celle sur laquelle l'article se termine : "Les créations de postes ont bel et bien eu lieu, mais elles sont encore mal prises en compte, c'est cela que nous allons modifier".

Décidemment l'évaluation "scientifique" des effets du CNE va être intéressante à suivre…

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2 Responses to “CNE : vers une évaluation « scientifique » ?”


  1. 1 Besnard janvier 20, 2006 à 3:54

    Dans le même sens il est symptomatique de constater que le Directeur général de l'ANPE est convoqué pour accréditer la thèse selon laquelle l'incompatibilité apparente entre le recul du chômage (sous entendu, grâce au CNE) et les créations d'emplois tiendraient au fait que l'INSEE ne parvient pas "à estimer et à anticiper les évolutions de l'emploi dans les petites entreprises" (Les Échos du 12/01/06). Comme quoi, la statistique doit parfois contribuer à forcer le destin, des politiques en mal de succès préélectoraux… Est-ce bien raisonnable?

  2. 2 Yannick janvier 20, 2006 à 4:08

    Bonjour Jean-Louis. Content de te compter parmi les lecteurs de notre petit blog !
    J'ai effectivement lu dans les Echos la tribune à laquelle tu fais allusion. Sans commentaire…


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