L’apprentissage et le chômage des jeunes (maj)

Alors que l'on discute de l'opportunité d'abaisser l'âge minimum d'entrée en apprentissage à 14 ans (version initiale de Dominique de Villepin) ou à 15 ans (version présentée par Gérard Larcher la semaine dernière aux organisations syndicales), il est intéressant de se pencher sur quelques travaux de recherches.
Je viens de lire le dernier Bref du Cereq qui porte justement sur l'apprentissage. J'ai également eu l'occasion la semaine dernière de participer à un séminaire au cours duquel Gilles Moreau, sociologue spécialiste de ce thème, a fait une intéressante intervention. Je reviens ici sur quelques constats communs.

Dans le Bref CEREQ daté d'otobre, Jean-Jacques Arrighi et Olivier Jospeh dressent un panorama synthétique de l'apprentissage sur la base de l'enquête "Génération 98".

En voici l'introduction :

Indissolublement liés, un constat et un postulat justifient les nombreuses politiques publiques conduites en France depuis 20 ans en faveur du développement de l’apprentissage. Le constat est indiscutable : le chômage des jeunes, qui était de 22 % en 2004, est en France très élevé. Il mérite d’être nuancé puisque d’autres pays d’Europe du Sud connaissent des taux de chômage des moins de 25 ans au moins aussi élevés, la Grèce (26 %), l’Italie (24 %) ou l’Espagne (22 %).

Le postulat semble également peu contestable : en présence d’un déficit de main-d’oeuvre dans certains métiers, comme l’artisanat, le bâtiment ou l’hôtellerie-restauration, l’appariement des jeunes aux emplois ne se ferait pas du fait du caractère scolaire de l’enseignement professionnel. Académique et éloigné de l’entreprise, il préparerait mal au monde du travail, tant en termes d’ajustement des compétences individuelles aux qualifications des emplois, qu’en termes de régulation globale des flux de jeunes vers le marché du travail.

Si un tel postulat se vérifie, le développement de l’apprentissage est une solution rationnelle au problème de l’entrée des jeunes dans la vie active. En effet, les apprentis, formés dans l’entreprise, parfaitement en phase avec la réalité des process techniques et sociaux du travail, sont donc directement « employables ». De plus, l’orientation des apprentis est immédiatement efficace, la signature d’un contrat de travail étant nécessaire pour pouvoir entrer en apprentissage, il ne peut y avoir formation que si l’emploi existe.

L’insertion professionnelle, observée au fil des générations de jeunes qui entrent sur le marché du travail, conduit malheureusement à douter de ce schéma idéal. Il n’y a pas systématiquement avantage à être un ancien apprenti, mais plutôt des bénéfices qui varient en fonction des niveaux, des spécialités de formation et des secteurs d’activité.

Outre le fait que l'apprentissage est en réalité très hétérogène et que ses effets sur l'emploi et les salaires par rapport à une formation scolaire varient fortement selon le niveau du diplôme préparé, un point important de l'étude me semble être l'idée selon laquelle l'élévation du niveau des apprentis et l'ouverture de nouveaux métiers à ce dispositif introduirait des effets de différenciation selon le capital scolaire.

Je cite le CEREQ :
Les entreprises ou les professions qui n’avaient pas recours à l’apprentissage mais investissent aujourd’hui cet univers semblent uniquement intéressées par les jeunes diplômés ayant au moins un baccalauréat, souvent en vue d’un recrutement à long terme. Hommage inattendu à l’École, les employeurs privilégient le signal que constitue le diplôme acquis par la voie scolaire pour recruter leurs apprentis…

C'est une analyse à mettre en regard avec le constat suivant, que Gilles Moreau faisait la semaine dernière : la réforme Séguin de 1987, qui a ouvert le dispositif à tous les niveaux de formation et reculé l'âge maximum de 18 ans à 25 ans, a introduit dans l'apprentissage des "effets scolaires" qui se manifestent par une logique d'élévation des niveaux d'entrée et l'introduction de fortes différenciations dans les trajectoires d'apprentissage en fonction du parcours scolaire préalable.

On aurait donc un effet d'offre et un effet de demande se combinant pour accroître au sein de l'apprentissage la proportion de jeunes ayant effectué un parcours minimal dans l'enseignement scolaire. Actuellement, environ les trois quarts des apprentis ont un niveau d'entrée dans le dispositif supérieur ou égal à la troisième, contre seulement un quart il y a trente ans.

Jean-Jacques Arrighi et Olivier Jospeh écrivent que, dans les nouveaux segments professionnels où se développent l'apprentissage, "tout se passe comme si l’investissement que constitue la formation d’un apprenti n’était pas jugé opportun pour les faibles qualifications, qui peuvent être « acquises sur le tas » ou être mises en oeuvre par des travailleurs substituables via des contrats de travail précaires". Et ils concluent que "si une telle hypothèse se vérifiait, il faudrait malheureusement trouver d’autres remèdes que l’apprentissage au chômage des jeunes… qui touche en premier lieu les non-diplômés".

Voilà qui conduit sérieusement à relativiser la pertinence d'un abaissement de l'âge minimal d'accès à l'apprentissage pour offrir des solutions de formation aux jeunes sans diplôme et répondre à la crise des banlieues. Par ailleurs, Gilles Moreau a bien souligné lors de son intervention le fait que les jeunes issus de l'immigration sont largement sous-représentés dans la population des apprentis (sans que l'on sache si cela résulte d'une discrimination à l'embauche ou d'un autre effet). Il n'est donc pas évident que les jeunes que vise l'abaissement de l'âge d'entrée dans le dispositif soient réellement touchés par la mesure.

En outre, si ces jeunes trouvent malgré tout des places d'apprentis, ne risque-t-on pas, compte tenu de l'élévation des niveaux d'entrée en apprentissage et des forts effets de différenciation selon le capital scolaire initial, de les enfermer dans un segment dévalorisé du dispositif, qui constituera par la suite un signal négatif sur le marché du travail ?

Pour finir, et pour sortir un peu du champ de la recherche, je vous indique également sur ce sujet le billet publié par Michel-Edouard Leclerc sur son blog. Il a interrogé les adhérents de son réseau sur la mesure et en conclut, sur la base d'autres arguments, qu'elle est une fausse bonne idée. Un point de vue intéressant car venant d'un très gros employeur d'apprentis.

Pour aller plus loin : Le monde apprenti de Gilles Moreau, paru en 2003 aux éditions La Dispute.

Mise à jour 05/12 : le billet de Michel-Edouard Leclerc évoqué plus haut a été publié vendredi dernier en version courte dans "Les Echos", en parallèle avec deux autres points de vue de chefs d'entreprises.

L'un des deux autres textes est signé par Pierre Perrin, président de l'Union professionnelle artisanale (UPA). Rappelons que les artisans forment encore environ la moitité des apprentis. Voici quelques extraits de son papier qui montrent bien que même dans le bastion traditionnel de l'apprentissage qu'est l'artisanat, la stratégie est avant tout celle d'une élévation du niveau d'entrée :

"Divers arguments ont motivé les réserves de l'Union professionnelle artisanale (UPA) à l'égard des premières annonces gouvernementales en faveur de l'apprentissage à 14 ans.

(…) les collégiens qui abandonneraient définitivement leur scolarité au profit de l'apprentissage seraient pénalisés toute leur vie par un déficit de savoirs aussi fondamentaux que la maîtrise de l'écriture, du langage et du calcul. Sans ces acquis, leurs chances de progresser professionnellement et de s'insérer socialement seraient compromises alors qu'il s'agit là des vertus premières de l'apprentissage.

De surcroît, rappelons que les représentants de l'artisanat commencent à peine à récolter les fruits d'une communication visant à améliorer l'image de l'apprentissage et à élever le niveau d'entrée dans cette filière, et que la déclaration du Premier ministre a laissé croire en quelques minutes que ce mode de formation en alternance pouvait être la réponse pour les jeunes en situation d'échec scolaire."

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